Écrits : un vaste projet éditorial

Le moment du bilan arrive sans qu'une conclusion ait été atteinte.

Le philosophe Étienne Balibar a voulu réunir des essais et des interventions des trente dernières années, autour des principaux thèmes de son travail intellectuel : histoire et politique comme « dialectique interminable » ; épistémologie du concept et de sa « pathologie » spécifique ; transformations du racisme institutionnel et de ses effets idéologiques de masse ; refonte de la théorie marxiste à l' époque du « capitalisme absolu » ; cosmopolitique des nations, des guerres endémiques, des migrations et des frontières ; vitalité de l'idée et du projet communiste par-delà sa « catastrophe » historique. Il publie ce mois-ci les deux premiers volumes de ses « Écrits », Histoire interminable. D'un siècle l'autre et Passions du concept. Épistémologie, théologie et politique.

Prenant appui sur ce que l'expérience de l'enseignement et les rencontres intellectuelles ou militantes ont permis de comprendre des conflits du passé en se conjuguant avec la réflexion personnelle, il propose d'accueillir l'imprévu d'un monde - le nôtre - qui est désormais marqué du sceau de la catastrophe, et pourtant susceptible encore de bifurcation, de révolution et de création. Il s'agit enfin de témoigner d'une certaine pratique philosophique, « au sens large », et de livrer à d'autres plus jeunes, s'ils en voient l'intérêt, une matière disposée pour la critique et la modification.

Présentation du premier volume : Histoire interminable

Le premier volume des « Écrits » est constitué de onze essais rédigés entre 2002 et 2019, à caractère historique, philosophique et politique. Il s'intitule « histoire interminable » par allusion à l'un des derniers textes de Freud (1937) et à la reprise qu'en avait faite Althusser en 1976.

Ce dont il s'agit maintenant, après l'« âge des extrêmes » (Hobsbawm), c'est d'affronter la question de la « fin de l'histoire » dans une double référence : d'une part au régime d'historicité, terme repris de François Hartog mais infléchi vers l'entrelacs des transformations sociales et des politiques étatiques ou révolutionnaires qui ont accompli leur cycle historique avec l'achèvement de la mondialisation capitaliste ; d'autre part au régime de catastrophe instauré par l'altération de notre environnement biologique et planétaire, qui a atteint le point de non-retour à la fin du XXe siècle, mais demeure en partie indéterminé dans ses conséquences sociales et civilisationnelles.

Il faut pour cela arriver à penser philosophiquement un écart entre des « futurs passés » et des « nécessités contingentes », non pas de façon purement spéculative, mais en combinant d'une façon toujours singulière la mémoire et l'analyse : repérant des traces événementielles déterminantes pour notre institution de la politique (la Grande Guerre, la Révolution d'octobre, l'insurrection de Mai 68) ; décrivant des frontières essentiellement contestées entre Orient et Occident, Nord et Sud, dans notre espace commun méditerranéen (France-Algérie, Israël-Palestine) ; conjecturant les formes et les objectifs d'une gouvernementalité stratégique, qui devrait se préoccuper simultanément de grandes régulations planétaires institutionnelles, et parier sur la capacité d'invention et de rupture des insurrections locales. Une politique d'après la politique, à laquelle conviendront peut-être encore les noms de démocratie, de socialisme et d'internationalisme.

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Présentation du deuxième volume : Passions du concept

Passions du concept est constitué de neuf études à caractère philosophique portant sur des auteurs classiques ou modernes (Canguilhem, Badiou, Pascal, Machiavel, Marx, Foucault et Althusser, d'autres encore) et traversant les questions du savoir scientifique, de la « prise de parti » politique et de son incidence sur la connaissance, du statut de la théorie entre spéculation théologique et interprétation de l'actualité.

Ces études rédigées entre 1990 et 2016 illustrent le passage de l'auteur d'une épistémologie historique et critique, dont la question centrale avait été celle de l'articulation entre l'idéologie et la science, à une phénoménologie des énonciations de la vérité, dont le caractère intrinsèquement conflictuel, ouvert sur les « réquisitions » de la conjoncture, implique des interférences constantes entre la recherche de l'intelligibilité, le moment inéluctable de la décision, et la répétition des grandes traditions mystiques. Ces deux types de recherches, apparemment incompatibles, ont pourtant en commun la passion du concept, qui est commune à tous les auteurs commentés. Ce qui désigne à la fois une exigence intellectuelle, un attachement inconditionnel au savoir et une remise en question radicale de toute idée de « science normale ».

Distribuées en trois constellations symétriques, les confrontations proposées s'organisent autour de formulations symptomatiques dont on documente à chaque fois les trajectoires inattendues d'un auteur à l'autre : histoire de la vérité, point d'hérésie, idéologie scientifique. Elles débouchent sur l'esquisse d'une problématique de l'ascension polémique (par opposition à « l'ascension sémantique » des logiciens) à laquelle donnent lieu les confrontations de doctrines et de méthodes en révélant leurs enjeux de principe, ce qui permettrait de mieux comprendre le régime de la connaissance dans le champ des sciences humaines, profondément antinomique, et d'intervenir productivement dans le cours de leur mutation actuelle.

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