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Articles des éditeurs

01 janvier 2003 De la résistance à la dissidence : les voies étroites de la contestation globale
par Hugues Jallon
Revue Mouvements, n° 25, janvier/février 2003


Au lendemain du Forum social européen de Florence, alors que s’allonge le calendrier des rendez-vous (FSM de Porto Algre, contre-G8 d’Évian, FSE de Paris Saint-Denis, etc.), la question des perspectives d’action du mouvement social global se pose d’une façon de plus en plus aiguë. L’incroyable diversité des enjeux, des modalités d’action, des références théoriques et historiques, des cultures et des pratiques militantes est telle que le mouvement perd progressivement en lisibilité ce qu’il a gagné en importance dans les années passées. Si la question n’est pas, sinon tranchée, à tout le moins démocratiquement posée et débattue, le risque est réel que s’épuise plus ou moins vite la dynamique née à Seattle et Porto Algre.

Le propos de cette contribution est d’essayer d’apporter quelques éclairages sur les options stratégiques du mouvement engagé dans la lutte contre la mondialisation libérale. Il ne s’agit certainement pas de proposer une approche exhaustive de ces options et des nombreuses contradictions qui les traversent mais, plus modestement, de proposer un cheminement critique à travers quelques répertoires discursifs proposés par les acteurs nombreux de ce mouvement protéiforme. Où il apparaît que les stratégies traditionnelles sont largement mises à l’épreuve par les nouvelles cultures et pratiques militantes ; que le nouveau cadre de la contestation globale ne peut se satisfaire de l’exportation des catégories politiques nationales ; que ce nouveau cadre ouvre la voie à la réinvention des formes d’émancipation sociales.

>La révolution a changé de camp
On partira d’un constat assez sûr : dans les années 1980-1990, au même titre que l’utopie, l’idée révolutionnaire a changé de camp. Le retour en force des idées économiques les plus orthodoxes fut le fruit d’une véritable offensive politico-intellectuelle : le capitalisme a revêtu les habits de l’utopie. Inutile de refaire ici l’histoire de ce backlash idéologique, de sa version anglo-saxonne – thatchérisme-reaganisme jusqu’aux efforts déployés en France pour enraciner une culture du « réformisme modernisateur ». On retiendra que la mondialisation néo-libérale aujourd’hui dénoncée par le mouvement, ne fut pas un processus « naturel » mais le produit d’un intense travail politico-discursif visant à construire un corpus hégémonique de propositions et de méthodes politiques. Dans le même temps, il s’agissait de présenter ces évolutions aux opinions publiques comme « inéluctables ». Or, on le sait, la privatisation des biens et services publics, l’assouplissement des protections du travail, l’ouverture forcée des marchés, la financiarisation des économies, etc. furent bel et bien le produit de volontés et d’action politiques gouvernementales nationales.
On comprend dès lors que la mobilisation militante actuelle face une place importante au thème de la résistance. Le premier des combats est bien de résister à la « vulgate néo-libérale, othodoxie économico-politique si universellement imposée et si unanimement admise qu’elle paraît hors des prises de la discussion et de la contestation ». Si la mondialisation est d’abord et avant tout un effet de discours, c’est à ce niveau, sur le terrain de la production et de la diffusion de l’idéologie dominante, que se joue le premier travail de résistance : l’objectif est de démonter les ressorts de la doxa néo-libérale, d’invalider ses hypothèses ou ses postulats, d’identifier ses promoteurs individuels et collectifs, etc. Cette dynamique de résistance à la dimension spécifiquement discursive de la mondialisation était sans aucun doute l’un des axes du travail militant de Pierre Bourdieu. Même si on connaît l’intérêt du sociologue pour les mouvements sociaux et leur reconfiguration , force est de reconnaître que son combat et sa critique se concentraient avant tout sur la « violence symbolique » du discours néo-libéral, beaucoup moins sur la violence sociale, quotidienne exercé par le capitalisme contemporain.
Le glissement opéré n’est pas négligeable. En effet, le thème de la résistance à l’idéologie de la globalisation – ou de la globalisation comme idéologie – rejoint et légitime à certains égards une orientation stratégique assez fortement présente dans une partie du mouvement, du moins à ses débuts : celle du refus pur et simple de la globalisation (« no global ») . Derrière cette position de refus, l’idée forte que ce que les politiques néo-libérales ont réussi à défaire (les systèmes de solidarités nationaux, les services publics d’État, la protection des économies émergentes, etc.), une politique progressiste pourrait, sinon le reconstruire, à tout le moins limiter ses effets en défendant ce qui existe. À certains égards, cette stratégie de refus de la globalisation est susceptible de porter des revendications légitimes (pensons à la défense du principe de souveraineté alimentaire, par exemple). Elle met aussi le doigt sur des questions fondamentales, telles que celle de la préservation des espaces et des procédures traditionnels de légitimation démocratique (Parlements nationaux). Cette position souffre pourtant de limites évidentes qui la rendent sans doute intenables à terme : elle ignore l’importance d’enjeux économiques et sociaux, écologiques, géopolitiques qui ne sont désormais pensables qu’à une échelle régionale ou mondiale : les inégalités Nord-Sud, la puissance du capitalisme financier, les dérèglements climatiques sont autant d’exemples qui appellent un changement d’échelle de l’engagement politique.

>Les chemins étroits de la réforme et de la régulation
Contre une certaine idée reçue, la pratique des contre-sommets – c’est-à-dire la tenue de rencontres concurrentes et contestatrices des sommets internationaux – ne constitue pas une nouveauté radicale, en dépit de la visibilité médiatique acquise par celui de Seattle en décembre 1999.
Il faut rappeler ici que dès 1972, le sommet des Nations unies sur l’environnement humain à Stockholm a vu la participation, tout à la fois à l’intérieur et à l’extérieur des rencontres officiels de quelques centaines d’associations et d’ONG. De la première conférence des femmes en 1975 à Mexico, jusqu’au contre-sommet FMI-Banque mondiale organisé à Berlin-Ouest en 1988, en passant par le premier rassemblement du TOES (The Other Economic Forum) en 1984 en parallèle du G7, on se rend compte avec le recul que les occasions n’ont pas manqué, depuis près de trente ans, de faire entendre les revendications de la « société civile » globale.
À travers ses initiatives est apparu un nouveau mode d’engagement : la prise de conscience de nouveaux enjeux – la protection de l’environnement, droits des femmes, droits de l’homme — par de nouveaux acteurs – les associations et ONG, regroupés autour d’une nouvelle stratégie d’action militante – l’empowerment de la société civile — et d’une nouvelle pratique – la contre-expertise critique. À n’en pas douter, ce mode d’intervention spécifique aux ONG a largement donné sa marque au mouvement actuel : spécialisation des enjeux (single issue), professionnalisation de l’engagement, valorisation des compétences scientifiques et de l’expérience de terrain,etc.
Une nouvelle fois, le sentier ouvert par ce nouveau modèle de militantisme se révèle étroit, lorsqu’il s’agit de se tenir à distance du double écueil de la politisation et de l’instrumentalisation (le dilemme des ONG humanitaires, en particulier, est aujourd’hui bien connu). Plus problématique encore est sans doute le risque que le modèle de la contre-expertise, s’il devient dominant, voire exclusif, fait courir au mouvement. En effet, ce mode d’intervention entretient l’espoir d’une possible régulation ou d’une co-régulation de la mondialisation avec les organisations internationales (OMC, FMI, etc.) qui aujourd’hui en détiennent le monopole. L’espoir est loin d’être illégitime en soi : l’éventuelle prise en compte par les décideurs de revendications citoyennes crédibilisées par une expertise et une expérience solides seraient sans doute à mettre au crédit de ce patient travail militant. Elle témoignerait d’une « démocratisation » relative mais réelle des processus de décision à l’échelle mondiale. Cette stratégie comporte néanmoins (et là encore) des risques évidents, dont celui de l’instrumentalisation est sans doute le plus visible. De fait, l’association de la société civile à la « gouvernance mondiale » correspond au (pieux ?) souhait des organisations internationales elles-mêmes en quête de légitimité démocratique : lors du dernier forum de Porto Alegre, les « maîtres du monde » réunis à Davos n’avaient-ils pas explicitement lancé un appel au dialogue auxquels certains leaders du mouvement n’étaient pas restés insensibles ? Quand on sait que les grandes organisations internationales n’ont à la bouche aujourd’hui que les termes de « démocratie », de « droits de l’homme », de « transparence » et de « société civile », le risque n’est-il pas là, majeur et classique, que s’installe une sorte d’homologie lexicale entre la voix des dominants et celle des dominés, un terrain d’entente favorable à un dialogue de dupes dont on connaît à l’avance le nom du perdant ?

>Vers une société incivile
L’enjeu apparaît fondamental, pour la survie du mouvement, de ne pas accepter de voir ses formes et stratégies multiples rabattues sur des formulations canoniques empruntées à celles des pouvoirs d’État et des organisations internationales. D’où : comment échapper aux désespérantes lois sociologiques de l’institutionnalisation ? Comment résister, sans s’épuiser dans une posture à terme démobilisatrice de refus critique ? Comment poser la question de l’alternative sans refuser d’affronter la question du pouvoir ? Si les questions sont anciennes, elles font aussi l’objet, au sein d’une partie du mouvement, d’un intense travail de reformulation.
Chacun a pu relever la dimension carnavalesque et festive des sommets et autres grands rendez-vous (Seattle et Gênes, notamment). Même si elle nous éloigne du débat stratégique à proprement parler, cette dimension témoigne de l’émergence de formes d’engagements radicaux qui ne laissent pas indifférents (quoiqu’elle fasse souvent sourire les générations précédentes de militants aguerris et expérimentés). Au-delà du caractère parfois spectaculaire, voire fortement théâtralisé, de certaines démonstrations (telles les occupations brutales de rue par Reclaim The Street), un nouvel activisme met en avant son souci de construire ici et maintenant les conditions d’une émancipation sociale, psychologique, voire professionnelle. Un activisme qui préfère souvent le réseau aux formes traditionnelles d’organisation politique (parti, syndicat) ; dont les interventions se pensent comme temporaires et immédiates, ou bien inscrite dans une temporalité déconnectée de l’agenda politique national ou international ; qui privilégie l’action localisée à la « montée en généralité » vers des considérations et des mots d’ordre globaux. Les formes de cette nouvelle radicalité sont multiformes, des « TAZ » (« Temporary autonomy zones ») , au « liliputisme » en passant par le Réseau de résistance alternatif et la multiplication des supports d’information alternative (Samizdat, Indymédia, et récemment le magazine italien Global). Ces derniers, assez éloignés des pratiques de la presse militante traditionnelle, reposent souvent sur la même ambition de résister aux médias dominants et de leur contester le monopole de l’information légitime. À bien des égards, elle fait écho à la critique des médias de masse partagée par le reste du mouvement, soupçonnés d’être les relais objectifs de la propagande néo-libérale. Mais, au-delà de cette préoccupation, ils se pensent être aussi comme des espaces de réflexion tout à la fois politiques et professionnels sur le travail journalistique, sur les conditions d’une production et d’une diffusion indépendante de l’information.
Quelles que soient les formes qu’elle prend, cette nouvelle radicalité pratique à sa manière une culture de la dissidence. Plutôt qu’une « société civile » — passive ou, en tout cas, sommée de « rester à sa place » dans un système de pouvoir dont il ne lui revient pas de fixer les règles – elle dessine les contours une « société incivile » active qui s’efforce d’exister dans les espaces laissés vacants de la domination globale. Cette existence même en fait tout à la fois une force d’émancipation et de contestation qui ne s’inscrit pas dans un horizon et une stratégie de « prise du pouvoir ».
Ce modèle d’action semble parfois faire écho aux formes d’utopie déconnexionniste, inspirées de théories du développement d’inspiration marxiste. On se souvient que, à partir d’une observation du développement de l’échange inégal, la contestation radicale de l’avantage, absolu ou relatif, à la spécialisation internationale (rompant ainsi avec l’hypothèse la plus forte de la théorie économique classique) avait conduit certains économistes à promouvoir le « découplage », la « déconnexion », des pays subordonnés à l’égard d’un système capitaliste exerçant sa domination à l’échelle mondiale . La perspective d’une sortie, ou d’une séparation avec le système mondial, qui pouvait apparaître comme un horizon d’émancipation, est cependant devenue proprement impensable : non seulement la mise en œuvre d’une telle politique viendrait se briser sur les lois d’airain du système d’échange mondial et conduirait à l’appauvrissement brutal et général de populations isolées, mais la perspective de vivre dans l’arrière-cour du système global, position encore aujourd’hui occupée par la Corée du Nord ou Cuba, est sans doute la plus épouvantable qui soit.
Envisagée dans les termes macro-économiques d’une théorie du développement, la stratégie de déconnexion est, on l’aura compris, une impasse. Il est d’autant plus surprenant de la voir réapparaître en toile de fonds de certaines initiatives ou revendications : on pense à l’économie de troc, qui s’est massivement installée dans une partie de la société argentine, ou aux systèmes d’échanges locaux (SELS), mais aussi à l’idée de revenu d’existence qui ouvrirait le droit effectif à une vie déconnectée de la sphère du travail. Luxe ou nécessité vitale, ces expériences et revendications ne formulent pas un renoncement et ne témoignent pas d’une quelconque nostalgie des « sociétés fermées ». Leur force réside justement dans cette volonté de contester l’alternative popperienne, cette « société ouverte » qui apparaît chaque jour de plus en plus comme une société d’oppression. Qu’on les appelle « retrait actif », « défection » ou « dissidence », elles ajoutent un nouveau chapitre aux lectures successives du grand récit politique de l’Exode .
Ces analyses nous emmènent sans doute assez loin du débat stratégique en cours au sein du mouvement. Elles permettent néanmoins de mesurer à quel point la dynamique de contestation qui se construit depuis quelques années reste encore tributaire de schémas d’action anciens : notamment celui en vertu duquel seule la conquête du pouvoir, au sein des États ou dans les organisations internationales, peut permettre une véritable politique de transformation sociale. Cette dimension stratégique demeure sans doute fondamentale, elle est, sans nul doute, largement dominante aujourd’hui dans le mouvement -, mais elle gagnerait à être mise à l’épreuve des nouvelles cultures et expériences militantes.

>« Il a comme un bœuf sur la langue »
Il va sans dire que l’obsédante question de l’« alternative » hante les discours du mouvement — un autre monde, une autre Europe, etc., sont possibles. En toile de fond de ces mots d’ordre fédérateurs, l’idée demeure profondément ancrée dans la mémoire militante que toute alternative est impensable sans ce fameux « horizon de rupture », sans la perspective que les formes nouvelles et anciennes d’oppression peuvent être non seulement discutées, contestées, cantonnées, mais doivent être renversées. Mais voilà, le militant réalise que cette rupture est abstraite, lointaine, théorique, dépassée, condamnée, comme on voudra. D’où son embarras, semblable en cela à la position du croyant : « voilà ce dont il voudrait parler, voilà ce dont il ne parvient pas à parler : il a comme un bœuf sur la langue ; un embarras de parole ; impossible d’articuler ; il ne parvient pas à partager ce qui depuis si longtemps, lui tient tellement à cœur . » Le discours militant ne devrait plus « faire avec » (un horizon de rupture et les utopies qui l’accompagnent : on sait ce qu’il en a coûté…) mais, en même temps, il ne peut « faire sans ». Plus que d’une référence à une « idée régulatrice » – la formule paraît d’emblée trop paresseuse – il doit s’accommoder d’une sorte de théologie politique négative : non pas un monde « vidé » de toute perspective révolutionnaire, mais un monde « rempli de son absence ». La possibilité d’un « horizon de rupture » constitue dès lors pour lui à la fois une force mobilisatrice et une norme encombrante à l’aune de laquelle il évalue la finitude de ses choix stratégiques et les raisons qu’il a de poursuivre son action. Bref, le regard fixé sur le « possible », il doit éviter les pièges tendus du « réalisme ». Pour cette raison, il ne peut s’empêcher de lever les yeux vers l’horizon improbable. On l’a compris : les sentiers qui s’ouvrent, aussi nombreux soient-ils, seront tous très étroits.


Hugues Jallon est éditeur aux Éditions La Découverte.
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